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Le Chevalier Qui En Avait Trop Vu
07-11-1997

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LE CHEVALIER QUI EN AVAIT TROP VU

By Christopher Long

Il était une fois un chevalier Anglais et un chevalier Français assis côte à côte sur une couverture, tout en haut d'une colline sous les branches d'un olivier. Ils épluchaient des oranges. Au-dessous d'eux s'étendait un village sans vie, chaque pièce noircie de chaque maison en ruine n'avait plus de toit et restait violemment exposée au soleil de midi. Sur les collines autour d'eux, les fumées de douzaines d'autres villages se mélangeaient à la brume. De temps en temps l'aboiement d'un chien abandonné se répétait quelque part dans la vallée désertée.

À quelques pas du chevalier Français, son prêtre et un petit groupe d'aides de camp étaient assis en cercle parmi les fleurs sauvages. Près de là un jeune valet donnait à boire au cheval brillamment harnaché du chevalier ainsi qu'à plusieurs mules entravées, à l'ombre d'un cyprès. Deux petites filles taquinaient le palefrenier en essayant de le couronner de guirlandes de marguerites.

"Qui sont ces petites filles?" demanda le chevalier Français.

"C'est difficile de le savoir," répondit le chevalier Anglais. "Je les ai trouvées dans un village, il y a deux ans. Elles en étaient les seules survivantes. Ne sachant pas où aller elles se sont attachées à moi. Elles n'ont pas dit un mot et ne peuvent même pas me dire leurs noms. Elles avaient à peu près neuf et dix ans. C'est pourquoi je pouvais les appeler tranquillement 'Neuf' et 'Dix'!"

Le Français enserra ses genoux de ses bras et fixa pensivement le village abandonné, en dessous de lui.

"Et qui vous a amené ici?" dit-il enfin.

"Mon Roi m'a envoyé ici il y a quatre ans," répondit l'Anglais. "Lui-même et votre Duc organisent une nouvelle croisade. Ils savent que leurs armées doivent passer par là. Je suis ici simplement pour observer, rapporter, décrire ce que je vois."

"Mais, ce n'est pas une guerre telle qu'ils la connaissent," dit le Français, "pas une guerre pour la foi ou les principes. Ce sont des loups qui se disputent le coeur encore palpitant d'un cadavre démembré. Voulez-vous le leur dire"?

L'Anglais rit: "Je leur dirais la vérité," dit-il, "mais naturellement ils n'entendront que ce qu'ils veulent entendre et ne croiront que ce qu'ils veulent croire..."

"Naturellement!" dit le Français, "Comment voudraient-ils persuader autrement de jeunes hommes de donner inutilement leurs vies à des milliers de kilomètres de leur foyer!"

Juste à ce moment les deux petites filles vinrent en courant vers eux en montrant avec excitation, la vallée. Protégeant leurs yeux du soleil, les chevaliers virent s'approcher par en bas une bande d'hommes et de femmes déguenillés, avec des poneys.

"Des pillards! Encore," soupira le chevalier Anglais d'un ton las. Et pendant un moment, les chevaliers et leurs aides surveillèrent du sommet de la colline la lente horde en marche qui faisait son chemin vers le village.

Mais soudainement, le chevalier Anglais se raidit. Il avait repéré une traînée de fumée bleue s'élevant d'une cheminée d'une des maisons en ruine au-dessous.

"Ils doivent avoir caché quelques femmes," dit-il, "et maintenant les femmes pensent qu'elles peuvent sortir sans risque. Nous devrions tenter de les avertir."

Laissant les autres au sommet de la colline, le chevalier Français suivit son ami au pas de course dans la vallée. Vingt minutes plus tard ils se retrouvèrent pantelants parmi l'amas de ruines, l'odeur de br˚lé mélangée à la puanteur de la chair pourrie. Les pillards les avaient vus venir et s'enfuyaient maintenant avec tout ce qu'ils avaient pu emporter.

Les chevaliers se séparèrent, le Français cherchant des souterrains près de la rivière tandis que l'Anglais arpentait les ruelles jonchées de décombres jusqu'à ce qu'il trouve la maison dont la cheminée fumait.

Avec précaution il enjamba un corps effondré sous une porte à demi écroulée, débusquant un rat qui disparut dans la bouche grande ouverte du cadavre. Il se retrouva dans une pièce ouverte sur le ciel, une moitié cachée par une grande partie du toit effondré. Posant les pieds avec précaution par-dessus les tuiles cassées et les poutres qui se consumaient lentement, par peur des mines où des pièges, il arriva près de l'espace sombre, par derrière. Ses yeux s'habituèrent graduellement à la faible lumière.

Sur une table devant lui reposait une jeune femme. Ses épaules étaient légèrement appuyées sur le mur, ses mains et sa noire chevelure étaient attachées à un anneau au-dessus de sa tête. Elle était toute nue, de la poitrine jusqu'au bas de son corps, fixant de ses yeux grands ouverts d'étonnement, entre ses genoux écartés. Entre ses pieds, cloués à la table, gisait un couteau.

Epouvanté par le silence, et blanc de peur et de froid, le chevalier Anglais fit un pas en avant, puis un autre. Il pouvait voir maintenant la longue blessure béante s'étendant de ses côtes jusqu'au triangle noir entre ses cuisses. Baissant les yeux, il se vit debout au milieu des entrailles de la femme.

Il se retourna et avec des hauts le coeur, vida alors le contenu de son propre ventre contre le mur à côté de la tête de la femme.

Finalement, il se ressaisit pour la regarder de nouveau et de ses doigts tremblants il se vit défaire ses cheveux de ses liens et les arranger sur ses épaules. Pendant un instant dément, il pensa que ses yeux s'étaient tournés pour le regarder.

Il fut ensuite distrait par des formes dans l'embrasure de la porte, les silhouettes des deux petites filles, côte à côte et toujours silencieuses.

"Vous ne devriez pas être là," dit-il gentiment. "Partez... s'il vous plaît..."

Mais quelque chose dans sa voix les fit seulement se rapprocher davantage. La plus jeune des petites filles prit sa main et surveillait gravement sa soeur qui rabattait la blouse de la femme pour recouvrir le bas de son corps.

Ce fut alors l'instant où il l'entendit parler pour la première fois en deux ans.

"Elle va mourir bientôt," dit la plus agée des deux petites filles, sa tête se courba et ses mains joignit devant elle.

Il ne put plus longtemps éviter la vérité. Le visage couleur de cendres de la femme n'avait pas bougé, mais ses yeux suppliants le regardaient vraiment. Il avait vu ces yeux une fois, jadis, il y a très longtemps, les yeux immenses d'un joli poulain à la lueur des chandelles.

"Sortez," dit-il aux petites filles. "Je vous rejoindrai bientôt."

Il sortit de sa poche un petit couteau et délicatement ouvrit une artère dans le cou de la femme. Elle n'avait plus beaucoup de sang à perdre et cela ne prit pas longtemps.

Une fois dehors, le chevalier Anglais s'assit, se pénétrant de la chaleur du soleil en regardant les petites filles tâter du bout d'un bâton les restes de vie des autres gens. Finalement le chevalier Français les rejoignit, son visage ne reflétant rien de ce qu'il avait trouvé dans les souterrains.

"Que faites-vous ici?" demanda le Français aux petites filles avec un air de faussement sévère. espérant à peine une réponse.

"Nous sommes allé voir notre mère... non, une dame," dit la plus jeune d'une voix claire, en lui offrant une lampe cassée et rougissant d'avoir réalisé sa méprise.

"Ah!" dit le Français en échangeant un regard avec son ami Anglais. "Ne pensez-vous pas que ceci nous amène à prendre un verre?"

Hissant les petites filles sur leurs épaules, ils commencèrent la longue montée vers le sommet de la colline.


For Dr Joe Beynon

© (1997) Christopher Long. Copyright, Syndication & All Rights Reserved Worldwide.
With grateful thanks to Françoise Briès Bernard for her French translation (1999) and the advice of Lola Elseneur (1998).
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